Focus n°2 : Les famines – un aspect socio-économique de l’alimentation

En sciences, les élèves apprennent que l’être humain se nourrit entre autres pour avoir de l’énergie. Cependant, penser l’alimentation, c’est aller bien au-delà des questions purement biologiques (c’est-à-dire la nutrition). Il existe différents régimes alimentaires à travers le monde et différentes manières de manger. Pour les comprendre, il est également nécessaire d’étudier l’alimentation à travers des questions socio-économiques.

Les premières recherches en sociologie qui s’intéressent à l’alimentation datent du XXe siècle. Ainsi, Maurice Halbwachs, en 1912, réalise une étude basée sur le budget des familles qui va confirmer la « loi d’Engel ». Celle-ci met en rapport le revenu global et la part du revenu allouée aux dépenses alimentaires (ou coefficient d’Engel) :

« Halbwachs procède à l’analyse de deux enquêtes par budgets de familles réalisées en 1907 par l’Office impérial allemand de statistique et par l’Union des travailleurs des métaux en Allemagne, et publiées en 1909. [Il] confirme la loi d’Engel […] tout en soulignant le changement qualitatif de nourriture qu’entraîne une hausse de revenus — […] il reproche toutefois à Engel de supposer une relation simple et quasi linéaire entre la répartition des dépenses et le niveau de revenu. Si les besoins sont très largement déterminés par les contraintes financières, ils ne le sont pas exclusivement, et le revenu n’exerce qu’un impact indirect sur le budget. » (Régnier et al, 2006, p. 52)

La construction des pratiques alimentaires se base donc sur différents aspects de la vie quotidienne des familles (le secteur de travail, l’aspect culturelle ou traditionnelle, etc.).

 « Son action s’exerce à travers le système des goûts, et des préférences que les individus se sont progressivement formés dans leur milieu. Les contraintes imposées par les conditions sociales d’existence et de travail, les traditions familiales, la culture locale, le système de valeurs ont ainsi progressivement modelé les goûts des individus » (Baudelot & Establet, 1994, cité par Régnier et al, 2006, p. 52)

Figure 1 : Schéma montrant différentes influences sur le comportement alimentaire des individus. Accès : https://www.researchgate.net/figure/Les-grands-determinants-du-comportement-alimentaire-C_fig2_344808585

Le schéma ci-dessus met en évidence différents facteurs influençant le comportement alimentaire des individus. Ces facteurs interviennent à des degrés divers et changent en fonction du contexte. Ainsi, durant les périodes de disettes ou de famines, ce sont les ressources disponibles (alimentaire et pécuniaire) qui vont majoritairement influencer les comportements alimentaires. En travaillant autour des limites liées à l’alimentation, il est possible de travailler les rapports sociaux (qui constituent l’un des enjeux du nouveau référentiel en sciences humaines). Certains liens peuvent également être réalisés avec le nouveau référentiel de sciences qui aborde le besoin de se nourrir pour survivre. S’intéresser aux famines permet d’intégrer, dans la réflexion, différentes dimensions souvent analysées séparément. Par exemple, la crise qui touche la pomme de terre en Irlande dès 1845 a eu lieu dans un contexte (politique, économique, sociale) spécifique. Il est donc nécessaire de croiser ces différentes dimensions pour comprendre la situation entre 1845 et 1848 [1].

Quelques éléments[2] à propos de la situation irlandaise mettant en relations différents aspects (sociaux-économiques-politiques, etc.) sur base de différentes lectures (Price & Tourniaire, 1996 ; Colantonio, 2007 ; Bensimon & Colantonio, 2014 ; De Bouvier, 2014) :

Entre 1750 et 1800, la population irlandaise passe de 2.5 millions à 5 millions d’habitants. Cette croissance va continuer jusqu’en 1845. Il faut donc produire plus pour répondre à des besoins alimentaires plus grands[3].
Avec la famine, 2 millions de personnes vont quitter l’Irlande[4] (pour survivre). Cette migration aura pour destination principale les États Unis.

  • Le système politique

Aux XVIe et XVIIe siècles, les Britanniques (protestants) ont confisqué les terres aux Irlandais (catholiques) et les lois pénales (Penal Laws) de la fin du XVIIe siècle et du début du XVIIIe les excluent de la citoyenneté et ne leur permettent pas d’accéder à la propriété. À la fin du XVIIIe siècle, la plupart de ces lois sont abrogées[5], mais la pression des Britanniques est toujours présente sur le territoire irlandais. Cette domination est renforcée par les actes d’Union de 1800[6] qui unissent le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et l’Irlande. L’Irlande perd alors son parlement automne, mais ses représentants (exclusivement anglicans) retrouvent une place à Westminster. Ils peuvent dès lors prendre part aux décisions qui concernent l’Irlande, mais également le reste du Royaume-Uni. Cependant, l’Irlande qui compte environ 5 millions d’habitants en 1800 (soit 1/3 de la population totale du Royaume-Uni) ne compte que 100 députés sur un total de 856 (en 1800)[7]. On est donc sur un système politique qui ne permet aux Irlandais de défendre leurs intérêts malgré leur supériorité numérique.

Concernant la gestion de la crise, des comités de secours vont être créés quelque temps après le début de l’arrivée du mildiou[8]. Ces comités répartissent les céréales importées des États Unis (pour faire face à la famine)[9] et organisent de grands travaux publics : des nouvelles routes sont construites, des systèmes de drainages sont construits. Ces travaux sont réalisés par les plus pauvres (en échange d’aides). Le monde politique souhaite que le travail soit le plus rebutant possible pour ne pas encourager les Irlandais à faire appel aux aides. Le gouvernement à l’origine de ces aides va faire face à de nombreuses critiques de la part du reste du Royaume Uni et cela va entrainer la chute du gouvernement. Le gouvernement suivant va diminuer les aides en pensant que la crise se terminerait l’année suivante, ce qui ne fut pas le cas. Seules les aides liées aux travaux publics subsistent, mais les salaires sont très bas. Ce salaire (pourtant très bas dès le début de la crise) va être divisé en deux par le nouveau gouvernement. Les aides proposées par le gouvernement sont, dès le départ, insuffisantes. Le changement de gouvernement va entrainer un durcissement des mesures alors qu’un renforcement des aides était nécessaire.

  • La stratification sociale

En 1838, la loi sur les pauvres (Irish Poor Law) est votée. Elle prévoit une division de l’Irlande en 130 entités administratives chacune étant tenue d’entretenir une work house (institution qui accueille des indigents jugés méritants[10]). Le 3e rapport d’enquête sur les pauvres, réalisé (avant 1845) par la commission en charge, montre que 2 385 000 personnes vivent une partie de l’année dans un état tel de pauvreté[11] qu’ils nécessitent une aide. Certains rapports mettent en évidence les limites de l’alimentation des personnes les plus pauvres. Ces derniers se nourrissent presqu’exclusivement de pommes de terre : aliment très nourrissant qui se multiplie facilement même sur un sol pauvre.

En Irlande, il existe des grands propriétaires terriens (environ 5000 familles) souvent des Anglais. Les terres sont louées et gérées par des tenanciers. Les journaliers sans terre quant à eux forment la catégorie sociale la plus faible, mais également la plus importante.

La première année de la crise, une partie de la population parvient à survivre en vendant leurs biens (parfois des biens qui auraient été nécessaires à la pêche ou à la culture[12]) ou en n’honorant pas certaines dettes, mais dès la 2e année, la situation déjà dramatique s’empire. Les habitants cherchent des algues ou des racines à manger. Quand les membres d’une famille trouvent quelque chose à manger, il faut alors choisir qui au sein de la famille pourra se nourrir (faut-il nourrir les plus âgés, les plus faibles ou favorise-t-on des membres ayant assez de forces pour travailler ?). 

Les travaux sont pénibles et le prix de l’alimentation est très élevé[13]. Les travailleurs (des travaux publics[15]) n’ont pas la force de rentrer chez eux chaque soir. Ils dorment donc sur place[14]. Il s’agit juste de décourager les habitants à faire appel aux aides[16].

Les Irlandais sont donc insérés dans un système politique dans lequel leurs intérêts ne sont pas défendus. Les décisions avant 1845 et pendant la crise sont prises en fonction des intérêts des Anglais et non des Irlandais. Les aides mises en place sont très insuffisantes et montrent que les Irlandais sont perçus comme une population inférieure aux Anglais.

  • Situation économique générale

À la toute fin du XVIIIe et début du XIXe, l’Irlande s’engage dans une première phase d’industrialisation : des manufactures de tissage et de filage se développent. Ainsi certaines villes irlandaises connaissent un certain dynamisme économique.

À côté de cela, les conflits permanents entre la France et la Grande-Bretagne (1793 et 1815) entrainent un accroissement la production agricole : d’une part pour faire face à l’augmentation fulgurante de la population et d’autre part pour faire face aux diminutions des importations causées par les conflits. Ce besoin accru de produits agricoles entraine une hausse des prix principalement en ce qui concerne la culture des céréales qui sont cultivées en Irlande et vendues en Grande-Bretagne. La fin des conflits (ainsi que la promulgation de certaines lois) fait baisser les prix de vente. Ce changement économique va entrainer des fermetures dans le domaine de la filature et du tissage. Ainsi dans la région de Cork, on passe d’environ 2000 tisserands en 1825 à moins d’une centaine en 1840.

De manière générale, il y a une baisse d’environ 15 % des emplois liés aux industries. Des décisions sont prises et l’Irlande (à l’exception de la partie nord-est) va être cantonnée à une production agricole : principalement de la pomme de terre, mais également des céréales[17].  La culture de la pomme de terre va concerner environ 1/3 de la population en Irlande[18]. Entre 1815 et 1845, les Irlandais connaissent plusieurs mauvaises récoltes et plusieurs disettes (1815-1817, 1821-1822, 1830-1831, 1839-1840). Durant la crise de 1845, les céréales produites en Irlande continuent d’être exportées notamment vers la Grande Bretagne.

  • Le mildiou en Europe 

Le mildew/mildiou (Phytophtora infestans) a ravagé les cultures de pommes de terre en Amérique du Sud avant de se retrouver en Europe et de ravager dès 1845 l’ensemble des productions de pommes de terre européennes. Il sera présent plusieurs années consécutives.

Aujourd’hui pour éviter un maximum ce type de situation, les agriculteurs utilisent des produits phytopharmaceutiques et notamment les pesticides.

Les Irlandais sont dans une position politique et socioéconomique difficile en 1845. La plupart des Irlandais (sur)vivent grâce à la production de la pomme de terre. La culture de la pomme de terre constitue l’emploi et l’alimentation principale d’une très grande partie de la population. Le mildiou prive donc les habitants de deux éléments essentiels : la nourriture et l’emploi.

Les « aides » mises en place par le gouvernement ne permettent pas de faire face à la crise. La politique des grands travaux ne fait qu’affaiblir davantage une population déjà en grande souffrance. Faute de moyens pour acheter d’autres denrées (comme les céréales qui étaient encore produites en Irlande durant la crise), les Irlandais sont contraints de se nourrir avec ce qu’ils trouvent dans la nature (ex : racines). Mais ces ressources sont loin d’être suffisantes. Il faut donc choisir qui pourra manger (et qui devra mourir). À côté de la famine, différentes maladies se développent et tuent une grande partie de la population. C’est donc l’ensemble des facteurs (politiques-économiques-sociaux-environnementaux) qui permettent de comprendre la crise alimentaire irlandaise.

Remarque : la famine a également touché la partie nord du continent européen (dont une grande partie en Belgique), mais la situation politico-socioéconomique était différente et les actions politiques étaient différentes. 


Bibliographie

Bensimon, F. et Colantonio, L. (2014). La Grande Famine en Irlande. Presses Universitaires de France.

Colantonio, L. (2007). La Grande Famine en Irlande (1846-1851) : objet d’histoire, enjeu de mémoire. Revue historique, 644,  899-925. https://doi.org/10.3917/rhis.074.0899

Price, R. et Tourniaire, C. (1996). La famine en Irlande, 1845-1852 . Revue d’histoire du XIXe siècle, 12, 128-133. URL https://www.persee.fr/doc/r1848_1265-1354_1996_num_12_1_2552.

De Bouvier, A-C. (2014). L’échec programmé de la Loi sur les Pauvres, Revue Française de Civilisation Britannique, 19(2), 17-31 . http://journals.openedition.org/rfcb/215;

Pour aller plus loin

Delfosse, P. (1990). La face cachée de l’unionisme : crise alimentaire et conflits d’intérêts entre forces économico-politiques (1844-1845). https://openjournals.ugent.be/rp/article/74026/galley/198184/view/.

Haesenne-Peremans, N. (1981). Les fluctuations permanentes. La pauvreté dans la région liégeoise à l’aube de la révolution industrielle : Un siècle de tensions sociales (1730-1830). Presses universitaires de Liège, chapitre II, 93-145. https://books.openedition.org/pulg/6787?lang=fr.

Lake-Giguère, D. (2017). La livrée et le contrôle des droits d’usage dans les forêts royales de Normandie du XIIe au XIVe siècle. Annales de Normandie, 67, 27-51. https://doi.org/10.3917/annor.672.0027


[1] Ceci est à mettre en lien avec la consommation importante de pomme de terre dans les classes sociales les plus pauvres.

[2] Il est donc possible de travailler les migrations.

[3] Il ne s’agit pas ici d’être exhaustif, mais de mettre en avant suffisamment d’éléments qui permettent d’amener une réflexion vis-à-vis de la situation de l’Irlande. En classe, il s’agit de travailler ces différents aspects et de les mettre en relation.

[4] Il ne serait pas juste de penser qu’il n’y a pas eu d’effets au-delà de 1848. En effet, la durée de la famine en Irlande est estimée à 7 ans, mais les effets se font ressentir sur une plus grande période (emploi, santé, lieu d’habitation, etc.)

[5] Cela ne veut pas dire que la situation change du tout au tout du jour au lendemain.

[6] Et non 1801 comme cela apparait dans la plupart des documents.

[7] Il est nécessaire de préciser qu’il existe des mouvements de contestations en Irlande qui prend de l’ampleur dès 1820.

[8] Le mildew/le mildiou (phytophtora infestans) a ravagé les cultures de pommes de terre en Amérique du Sud avant de se retrouver en Europe et de ravager dès 1845 l’ensemble des productions de pommes de terre européennes. Il sera présent plusieurs années consécutives. Aujourd’hui pour éviter un maximum ce type de situation, les agriculteurs utilisent des produits phytopharmaceutiques et notamment les pesticides.

[9]  Il serait nécessaire de préciser et nuancer ce point, car les importations ne suffisaient pas faire face aux besoins des Irlandais.

[10] Cela s’apparente plus à une prison. Les « bénéficiaires » doivent « loger » dans le centre. Les membres des familles sont séparés selon l’âge  et le sexe.

[11] Remarque : à ne pas comparer avec le seuil de pauvreté actuel.

[12] Donc à leur survie

[13] Un lien avec le référentiel socio-économique est possible.

[14] La plupart de ces travaux ne répondent pas à des besoins concrets pour les Irlandais.

[15] Précision : ils ne dorment pas dans des habitations ou des abris prévus à cet effet.

[16] La pauvreté a une connotation très négative à l’époque au Royaume-Unis, mais également dans le reste de l’Europe.

[17] La production de céréales permet de nourrir environ 2 millions de personnes.

[18] La crise va entrainer la mort d’1 habitant sur 8 en Irlande (principalement dans la classe la plus défavorisée). Les deux causes principales sont la famine et la maladie.