Focus n°4 : L’alimentation à la préhistoire

Remarque : par souci de simplification, la préhistoire va être prise dans sa globalité : sans distinguer les différentes périodes qui la composent et sans se limiter à certaines zones géographiques.  L’objectif n’est pas de présenter les habitudes alimentaires de manière précise et exhaustive, mais de comprendre comment évolue la construction de savoirs scientifiques à travers un exemple : l’alimentation à la préhistoire.

S’intéresser à l’alimentation de la préhistoire n’a, à priori, pas de lien direct avec les attendus en sciences (à l’école). Et pourtant, la « visée 3 » du référentiel de sciences (2022) précise qu’il est nécessaire de travailler avec les élèves autour de la construction du savoir scientifique, son évolution et de l’ancrer dans un contexte déterminé : « ils [les élèves] appréhendent les caractéristiques de la pensée scientifique ainsi que les relations entre les sciences et la société » (Référentiel de sciences, 2022, 24). Cette visée peut être complétée par une visée du référentiel en histoire : « [la] compréhension de la manière dont se construit le récit historique et notamment une sensibilisation au regard critique que la recherche et le traitement de l’information supposent. » (Référentiel d’histoire, 2022, 19).

La préhistoire est un domaine de recherches qui se développe au XIXe siècle. Ce sont principalement des hommes qui se proclament archéologues[1]. Les méthodes de recherches et les techniques d’analyse ne sont pas les mêmes qu’aujourd’hui. Certaines interprétations sont influencées par le système de pensée des archéologues, y compris sur la séparation des rôles entre les hommes et les femmes (Patou-Mathis, 2012). 

« Aujourd’hui, comme au XIXe siècle, la connaissance des faunes constitue un apport capital à l’étude de la préhistoire. L’identification des espèces et de leurs relations avec l’homme a constitué une preuve capitale de l’ancienneté de l’espèce humaine et a été la base des premières classifications des temps préhistoriques. Elle permet aujourd’hui de reconstituer les paléoenvironnements, les paléoclimats et d’appréhender les comportements humains. En fonction de l’évolution des savoirs, les questionnements ont changé. Pour y répondre, de nouvelles méthodes d’analyse ont été élaborées. Comme hier, les ossements d’animaux permettent de valider des hypothèses, et aident à la connaissance scientifique et épistémologique, à la mise en évidence des changements de paradigmes. » (Patou-Mathis, 2012). 

Ce qui est mis en avant par la préhistorienne, c’est qu’au XIXe les moyens techniques sont différents des analyses réalisées par les archéologues aujourd’hui[2]. Au fur et à mesure des avancées technologiques (dès la toute fin du XXe siècle) de nouvelles analyses ont pu être réalisées et le discours autour de la préhistoire a évolué (dans le domaine de la recherche). Il est nécessaire que le discours porté à l’école et dans la société évolue également.

La chasse

« Les analyses des coudes de femmes, ainsi que les traces de l’insertion de leurs muscles sur le squelette, montrent qu’elles chassaient : « Elles devaient lancer la sagaie et tirer, car elles avaient une puissance musculaire importante. On sait qu’elles avaient un bras plus développé que l’autre car les muscles laissent des traces sur les os à l’implantation, explique Marylène Patou-Mathis. Certaines néandertaliennes d’Europe centrale étaient aussi costaudes que les champions de lancer du javelot aujourd’hui.  » En 2018, à Wilamaya Patjxa, au Pérou, les chercheurs ont découvert les squelettes de six individus, dont deux chasseurs. L’analyse des os et de l’émail des dents de ces derniers a permis d’identifier un homme de 25 à 30 ans et une femme âgée de 17 à 19 ans. Sur la base de leur modèle statistique, ces chercheurs estiment que 30 à 50% des chasseurs dans ces sociétés étaient des femmes. » (Charrier, 2020)

Figure 1 : Carte montrant des sépultures d’hommes et de femmes avec ou sans présence d’outils liés à la chasse (les cercles rouges montrent des sépultures de femmes où des outils liés à la chasse ont été retrouvés et les triangles bleus montrent des sépultures d’hommes où des outils liés à la chasse ont été retrouvés).
Geography of Wilamaya Patjxa and early burials of the Americas. Female and male burials with (+) and without (−) big-game hunting tools are indicated.

Ce que l’extrait de l’interview, appuyé par les recherches menées ces dernières années (Patou-Mathis, 2020), met en avant, c’est que les techniques d’analyse actuelles permettent de faire évoluer les connaissances à propos des modes alimentaires à la préhistoire. Ces « nouvelles » techniques d’analyse permettent de remettre en question certaines affirmations influencées par les constructions sociales ancrées dans notre société.

L’exemple, ci-dessus, montre que l’évolution des connaissances anatomiques permet de déterminer le rôle des femmes à la préhistoire (figure 1).

Premièrement, les archéologues ont découvert des tombes avec des traces matérielles liées à la chasse.

Deuxièmement, l’analyse des corps permet de mettre en évidence des gestes répétés pouvant être associés à la chasse. Il est donc légitime d’associer les objets liés à la chasse avec les constatations anatomiques et d’en conclure à une pratique régulière de la chasse.

Troisièmement, les tests ADN (et autres) du XXIe siècle permettent de déterminer le sexe des restes osseux trouvés. C’est ainsi que l’ancienne conception (datant du XIXe) influencée par le système de pensées patriarcal de l’époque, affirmant que seuls les êtres de sexe masculin chassaient, évolue pour à présent mettre en évidence une nouvelle représentation de la répartition des rôles liés à la chasse.

La difficulté est à présent de faire évoluer ces conceptions à l’école. L’exemple, ci-dessous (figures 2) est représentatif des illustrations observées dans les cours concernant la préhistoire. La femme est toujours représentée dans un rôle maternel. On lui attribue les rôles liés au foyer sous la protection de l’homme.

Quelques éléments sur les analyses effectuées pour déterminer ou préciser l’alimentation à la préhistoire 

Pour étudier la consommation des aliments végétaux, des chercheurs ont (notamment) prélevé sur des échantillons de plaques dentaires issues différents sites de fouilles archéologiques. Les analyses de ces prélèvements ont démontré la présence de nombreux phytolithes et grains d’amidon. Par ce type de recherche et par les techniques d’analyse actuelles, les archéologues sont donc en mesure de préciser le bol alimentaire des êtres humains de la préhistoire (Henry, dans : Thiébault et Depaepe, 2013).

Certaines études archéozoologiques (Balasse, dans : Thiébault & Depaepe, 2013) analysent la dentition des porcs, bovins… ainsi que les traces laissées anatomiques. Ainsi, l’analyse de la dentition permet de déterminer l’alimentation des animaux et l’analyse anatomique met en évidence des coupes liées à l’abatage et à la découpe des animaux. Ils analysent également le profil de mortalité des animaux. Ils savent ainsi déterminer que sur le site de Bercy, une majorité de bovins étaient abattus aux alentours de 2-4ans et que les femelles étaient gardées pour une production laitière.


Bibliographie

Charrier, L. (2020). Le rôle des femmes à la préhistoire : chasseuses, peintres, guerrières… TV5 monde : https://information.tv5monde.com/terriennes/le-role-des-femmes-la-prehistoire-chasseuses-peintres-guerrieres-382233

Référentiel de sciences (2022). http://www.enseignement.be/index.php?page=28597&navi=4920

Référentiel de Formation historique, géographique, économique et sociale (2022). http://www.enseignement.be/index.php?page=28597&navi=4920

Patou-Mathis, M. (2012). De la paléontologie du XIXe siècle à l’archéozoologie du XXe siècle. Les nouvelles de l’archéologie, 129, 29-35.http://journals.openedition.org/nda/1836

Patou-Mathis, M. (2020). L’homme préhistorique est aussi une femme – Une histoire de l’invisibilité des femmes. Allary.  

Richard, N. (1991). La préhistoire au quotidien : la pratique de l’archéologie préhistorique au XIXe siècle, d’après les correspondances réunies au Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye. Gradhiva : revue d’histoire et d’archives de l’anthropologie, 9, 77-94. www.persee.fr/doc/gradh_0764-8928_1991_num_9_1_1376

Thiébault, S. et Depaepe, P. (2013). L’archéologie au laboratoire. La Découverte.

Pour aller plus loin :

Demoule, J-P. (2010). Guide des méthodes de l’archéologie. La Découverte.

Demoule, J-P. (2010). La fabrique de l’archéologie en France. La Découverte.

Feillet, P. (2007). La nourriture des Français : De la maîtrise du feu… aux années 2030. Quæ.

Stoczkowski, W. (1990). La Préhistoire dans les manuels scolaires ou notre mythe des origines. L’Homme, tome 30, n°116, 111-135.


[1]  Aux prémices, l’archéologie n’est pas un domaine protégé : il n’existe aucune formation et aucune restriction à la pratique de l’archéologie. Tout le monde peut se proclamer archéologue.

[2] Au XIXe, il n’existait de législation sur l’organisation des travaux archéologiques. Les fouilles du XIXe sont réalisées en grandes majorités par des amateurs. Les fouilles coutent chères et le travail sur le terrain « occupe une place plus importante dans la pratique des amateurs que dans celles de leurs collègues parisiens, plus soucieux de la centralisation et du traitement de l’information » (Richard, 1991, 77-78).